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Psychanalyse au Singulier

Corinne Daubigny

Face aux violences du siècle : questions d’éducation et de

santé publique

À propos du Voyage de mémoire en Pologne organisé avec les

jeunes des Maisons d’enfants de l’OPEJ

à paraître

 

Corinne Daubigny[1], juin 2009

© corinne-daubigny.com : tous droits de reproduction réservés

Résumé :

Le projet « Comment vivre ensemble : un Voyage de mémoire en Pologne »,

réalisé dans le cadre des Maisons d’enfants de l’OPEJ, comporte des risques

que l’on peut accompagner. Il faut nommer ces risques, et au-delà des

discours, ouvrir à la parole singulière : le Réel du génocide, en particulier

de la Shoah, fait irruption dans l’intime de chacun et les effets au long cours

n’en sont pas prévisibles. Car la Shoah fonctionne comme un paradigme

des souffrances du siècle, dont les jeunes confiés aux maisons d’enfants et

leurs familles ont très souvent faits les frais. L’accompagnement de cette

expérience obéit à des conditions précises. Et dans ces conditions, on peut

dire que l’expérience du » vivre ensemble » dans le respect de nos

différences doit être aujourd’hui considérée comme un projet de santé

publique.


Mots-clé : projet éducatif, génocide, Shoah, Rwanda, Maisons d’Enfants,

OPEJ, accompagnement des risques, parole, santé publique.

Avant Propos : un projet périlleux

 

« L 'OPEJ (Oeuvre de protection des enfants juifs) trouve son origine

pendant les années 1942-1943. Dans la clandestinité, des groupes de

résistants favorisèrent le regroupement d'enfants juifs dont les parents

avaient été déportés, ou avaient disparu. Ces enfants menacés d'arrestation

et de déportation, furent mis à l'abri dans des familles et institutions

non juives.

 

En mai 2005, le 60e anniversaire de la libération des camps d'Auschwitz et

Birkenau est commémoré. En prenant appui sur ce vécu quotidien des

Maisons d'enfants du Château de Maubuisson et de Rueil-Malmaison,

les équipes éducatives des deux Maisons d'enfants de l'OPEJ ont mis en place

le projet: «Comment vivre ensemble» qui a mobilisé 25 jeunes âgés de 15

à 21 ans»[2].

 

Ce projet, ponctué de réflexions sur le fait génocidaire et les violences

collectives contemporaines (Shoah, Rwanda, Darfour), reçut le soutien de

la Fondation de la Mémoire de la Shoah. Il donna lieu à un « Voyage de

Mémoire en Pologne », passant par Varsovie, la visite de l’orphelinat de

Janus Korczak et les camps d’Auschwitz et Birkenau.

 

Précisons qu’aujourd’hui ces maisons d’enfants de l’OPEJ accueillent des

enfants d’origines culturelles différentes, majoritairement non juifs, dans le

cadre de mesures de placements de l’Aide Sociale à l’Enfance ou de mesures

judiciaires et que les professionnels qui accompagnaient les jeunes faisaient

eux-mêmes ce voyage pour la première fois.

 

En septembre 2008, lorsque deux de ces professionnels de l’OPEJ, Joëlle

Scialom, psychologue-psychothérapeute, et Gad Elbaz, le chef de service

éducatif qui conduisait cet projet éducatif, m’ont demandé de réfléchir

avec eux, de ma place de psychanalyste, aux conséquences de cette

démarche, ce projet mené depuis plus de trois ans, entrait dans une phase

de sa retransmission publique. Je me suis tout à la fois sentie concernée,

intéressée et très préoccupée.

 

Comment évaluer l’impact de la mise en œuvre d’un tel projet sur la

construction de la personnalité et de l’identité subjective des adolescents :

ce fut notre préoccupation commune. Car ils m’expliquaient que ce projet

avait été construit précisément sur une hypothèse : plus l’équipe travailler

ait sur l’histoire et l’identité de cette institution en mouvement, plus les

éducateurs et les jeunes seraient interpellés sur leur propre identité,

et plus l’équipe pourrait créer des espaces où travailler la question de la

différence et du rapport à l’autre en tant qu’autre.

 

Je les ai donc écouté m’expliquer comment ce projet avait été construit peu

à peu avec les jeunes, jusque dans la forme des retransmissions publiques

qui devaient suivre, et à quel travail de réflexion, d’expression et de

création ces jeunes avaient été conviés, sur les violences du siècle et

l’acceptation de la différence.

 

Pour mesurer la difficulté de l’entreprise, Joëlle Scialom pouvait dire quelle

population était accueillie dans les Maisons d’enfants :

« Nous recevons des enfants et des adolescents séparés de leur milieu familial, blessés et en

souffrance. La discontinuité de leur vie affective due aux conflits et ruptures familiales est

l’un des facteurs de perturbation d’ordre psychologique ainsi que l’absence de parents

suffisamment sécurisants pouvant projeter sur eux des désirs cohérents et respectueux de

leur identité. Parfois ils ont expérimenté des ruptures sans les avoir comprises (répétition

de placements). Leur évolution physique, psychique, morale peut en être perturbée. Ces enfant

s présentent des traits de carence relationnelle qui se traduisent parfois par des manifestations

d’agressivité et d’intolérance à la frustration, des troubles du comportement, du caractère,

des troubles somatiques qui s’illustrent par un désinvestissement scolaire accompagné

d’un sentiment de perte d’estime d’eux-mêmes.. Ils peuvent aussi se mettre en permanence

hors jeu en s’inscrivant dans des situations qui les excluent de la relation. La parole est en s

ouffrance, l’identité en recherche. Le placement répond à une déchirure de l’altérité, à une

blessure qui s’adresse à autrui et à l’Autre en soi [3] ».


Quant à la préparation du projet, j’appris, qu’elle avait compris, outre des

lectures :


«- les rencontres avec les anciens de l’OPEJ dont les parents avaient disparu durant la Shoah

et leurs témoignages ;

- la participation au débat sur le film « Il faudra témoigner » suivi du témoignage et des

échanges ses réalisateurs, Maurice Cling [4], ancien déporté, et son fils Pascal Cling,

à l’Ecole Normale Supérieure ;

- la visite de la Maison d’Izieu [5] ;

- des échanges avec Assumpta Mugiraneza [6]autour du génocide des Tutsis ;

- la diffusion du documentaire d’Anne Lainé «Rwanda, un cri d’un silence inouï » [7];

- une visite guidée du Mémorial de la Shoah [8] ;

- l’exposition à la Mairie de Paris commentée par l’association « Les fils et fille de déportés »

sur les 11400 enfants déportés de France ;

- et une intervention de Richard Odier, Président du Centre Simon Wiesenthal (France) sur

les crimes du Darfour » [9].  

Liste impressionnante d’évènements auxquels on n’imagine pas

habituellement que soient conviés des adolescents accueillis dans des

Maisons d’enfants, aux prises avec de leurs propres difficultés familiales.

Gad Elbaz et Joëlle Scialom me demandaient en outre de les aider à

concevoir une table ronde finale dans un lieu public, début 2010. Voyant

leur enthousiasme à parler de l’implication remarquable des jeunes et leur

sens des responsabilités, mon inquiétude était simple : face à tous les

discours autorisés qu’il avaient entendus, les jeunes pouvaient-ils réellement

prendre la parole de manière singulière en leur nom propre, et trouver par

ailleurs l’espace d’exprimer les effets subjectifs et éminemment personnels

de cette longue aventure collective ? Etait-on assuré de pouvoir passer du

discours (savant ou militant) à la parole pleine ? Que penser du risque

d’instrumentalisation de l’équipe et des jeunes par une commande sociale

communautaire ?

 

Au fond, il ne me suffisait pas qu’on m’en assure, je souhaitais entendre ces

jeunes s’exprimer. Je proposais donc que la table ronde finale comprenne

des temps de parole des jeunes et des professionnels sur les effets

subjectifs de la réalisation de ce projet, dans les limites de ce qu’il est

possible de dire publiquement. Il en fut ainsi et cette table ronde finale,

intitulée « Adolescence, identité et mémoire » fut fixée au 4 février

2009. Le présent article reproduit mon intervention. [10]

 

Entre-temps, les manifestations qui ponctuaient les retransmissions

publiques me permettaient de rencontrer les jeunes et de les entendre

s’exprimer publiquement. Mon intervention fera très souvent référence

à leurs paroles.

 

Il y eut d’abord une exposition à l’Abbaye de Maubuisson [11], site

d’exposition d’Art contemporain. Deux photographes, Vincent Gapaillard

et Sylvie Hatchwell, et un cinéaste, Elie Roubah, avait accompagné le

groupe en Pologne. L’exposition comprenait donc les photos réalisées ainsi

que le documentaire d’Elie Roubah dans lequel les jeunes et les

professionnels prenaient la parole à vif, sur les lieux mêmes de leur visite.

L’exposition comprenait aussi la diffusion du film « Rwanda, un cri d’un

silence inouï », d’Anne Layné, concernant le génocide Rwandais, sur lequel

les jeunes avaient réfléchi avant leur voyage. Enfin on pouvait y voir les

dessins réalisés par une des jeunes du foyer lors de ce voyage : « les dessins

d’Elodie *» [12]. Ces dessins m’ont touchée comme une expression véridique

d’un travail de mémoire en acte, et ils seront de nouveau exposés lors de la t

able ronde finale.

Les Maisons de l’OPEJ se voyaient ensuite décerner le « prix

Annie et Charles Corrin » [13], à la Sorbonne, en présence de

Boris Cyrulnik qui est intervenu sur les effets ravageurs des

discours. Une des jeunes, Nancy *, donna à son témoignage la

forme de la déclaration des droits de l’enfant selon Janus

Korczak [14], qui avait l’intensité d’un chant de Gospel. 

Puis, Richard Odier, animait autour de ce projet une table ronde sur :

« Comment concilier justice et crimes contre l’humanité » [15].

Le documentaire d’Elie Roubah et le film d’Anne Layné donnèrent ensuite

lieu à un débat public, avec la participation des jeunes et des professionnels

du « Voyage de mémoire en Pologne » dans une salle de cinéma en présence

des réalisateurs [16]. Ce fut l’occasion, à travers le film d’Anne Layné, de

découvrir la force du témoignage des rescapés rwandais et de ceux qui les

accompagnent dans leur tentative de reconstruction, autant que la qualité

de la réalisation de ce film sur les conséquences actuelles du génocide. Les

jeunes ont interpellé la salle et les adultes sur la perpétuation des crimes de

guerre, et la vanité des « plus jamais ça ! », notamment au regard de

l’actualité des évènements du Proche-Orient. A travers leur capacité à

interpeller les adultes, on pouvait alors mesurer leur engagement collectif

réaffirmé à être des acteurs de la défense des droits humains. Je fus assez

impressionnée de leur capacité de contestation et d’écoute des réponses

des adultes, elles aussi ancrées dans un engagement assumé subjectivement.


Enfin, arriva le jour de cette table ronde finale. Notre questionnement

avait été entre temps reçu par l’équipe et par les jeunes. Les jeunes et

l’équipe assumèrent de témoigner devant un public de professionnels, de

jeunes des Maisons de l’Opej et de jeunes des collèges proches accompagnés

souvent de leurs parents. Ces témoignages, qui portaient sur l’impact

subjectif de cette traversée, offrirent une diversité de tons qui en soulignait

la sincérité. Les peurs, les angoisses, les souffrances, les doutes n’ont pas

été gommés, et les avancées de chacun ont pu se dire avec simplicité.

Enfin plus d’un pouvait affirmer que le travail subjectif n’était pas terminé

, et même que, pour certains, il ne faisait, du moins consciemment, que

commencer, dans l’après-coup.


Dans un contexte d’intervention qui m’était donc apparu « périlleux », les

jeunes et l’équipe ont apporté à mon interrogation une réponse quasi

improbable. Sans aucun doute cette équipe qui s’était mise en position

d’apprendre des jeunes a pu faire me faire partager cette expérience.


Voici donc le texte de cette intervention alors intitulée : « Face aux

violences du siècle : des discours à la parole «, adressé, en première

intention aux autres acteurs de la table ronde : tous ceux qui ont participé

au projet et qui allaient témoigner. . 

Ouverture à la parole et souci de l’autre

Les discours et la parole 

Il faut se méfier de la rhétorique, nous a dit Boris Cyrulnik lors de la remise

du prix Annie et Charles Corrin. Rappelons-nous en effet combien la

jeunesse est instrumentalisable. Jamais nous n’avons besoin d’espoir autant

que durant notre jeunesse : aussi les politiques et leurs les idéologues

construisent des organisations de jeunesse pour faire vivre aux jeunes des

expériences exaltantes, au risque parfois de diffuser un discours de haine.

La solidarité qui émerge dans les épreuves conduit les jeunes à s’imprégner

des discours qui soutiennent ces expériences avec enthousiasme. C’est par

le biais d’un certain « vivre ensemble » qu’ils sont le plus facilement

instrumentalisables. Cette fois, vous voulez, nous voulons quelque chose

d’autre, nous pensons à la construction personnelle de chacun à travers

l’expérience collective d’un « vivre ensemble » qui fait place à la différence.

 

Bien sûr, nous nous réjouissons, comme nous l’avons entendu dans les

précédentes manifestations publiques liées à ce projet, que les adultes et

les jeunes s’engagent solennellement, à partir de leur expérience et de la

constatation des faits, contre les violences génocidaires du siècle, pour la

défense des valeurs humanistes universellement partageables, pour le

respect de la différence au sein de sociétés multiculturelles, et pour la

promotion d’une éducation d’avant–garde respectueuse des droits de

l’enfant. Nous sommes convaincus de la sincérité et de la profondeur de

votre engagement. Vos larmes, les accents de vos paroles – on ne peut pas

ne pas évoquer le discours de Nancy -, vos silences, vos dessins en ont

parfaitement témoigné : je suis frappée du fait que les dessins d’Elodie*

sont la traduction parfaite et pudique des traces mnésiques indélébiles qui

habitent ceux qui se sont rendus sur les lieux de Mémoire de la Shoah. Cela

montre, comme disait Charlie* lors de la projection des films, comment,

désormais, vous vivez avec ce que vous avez vu et perçu là-bas, et sans

doute avec ce que vous avez entendu du Rwanda : c’est inscrit à jamais

dans vos mémoires.

 

Et pourtant… Pourtant, Gad et Joëlle m’ont posé et reposé cette question :

« Est-ce que tout ce travail sur le « vivre ensemble » peut aider les jeunes

à se construire face aux violences du siècle ? Ces jeunes que nous

accueillons, et qui ont parfois tant de mal à parler d’eux-mêmes, de leur

propre souffrance, comment nous assurer que cela peut participer à leur

construction ? «

 

Je sais à présent que les professionnels ont pris un maximum de

précautions, qu’ils se sont bien entourés et qu’ils ont mis en place un

maximum de supports symboliques, comme vient de l’expliquer Joëlle

Scialom dans son intervention. 

« L’expérience sur la Mémoire menée avec les jeunes des maisons d’enfants a porté sur ce

travail de constitution de système symbolique à partir de la connaissance des évènements de

l’Histoire : sources de véritables investissements pour les jeunes. Cette démarche de construction

de savoir leur a fait rencontrer bien des exemples de combat pour la vie et de possible

résilience : les témoignages des femmes victimes dans le film d’Anne Lainé, le combats pour la

Vie mené par les jeunes du Ghetto contre la barbarie, l’accompagnement digne d’enfants vers

leur destin tragique de Janus Korczack. Elle a mis les jeunes au travail d’une réflexion, d’une

mentalisation portée par le groupe sur la nature du lien social, de ses fractures, de ses

manifestations violentes pathologiques. Travail de mentalisation qui a été soutenu par la

parole des adultes et le souci que ces derniers ont toujours eu de tenir compte de la parole des

jeunes, de la susciter (interviews, libre expression individuelle et en groupe).Il fallait que

les adolescents sentent que l’on tenait compte de leur parole, de leur témoignage, de leurs

émotions.. «  

Il faut souligner que personne n’a été obligé de faire le voyage en Pologne,

d’autant que les professionnels ont tenté d’en évaluer les risques pour

certains. Et je sais que depuis votre retour ce travail de parole sur les

après-coup de l’expérience a commencé et va se développer, De ma place,

excentrée, je ne peux que le soutenir. A l’évidence, la réponse aux

questions qui m’ont été posées vous appartient, à vous, les jeunes, en

dernier recours. C’est vous savez et qui prenez et prendrez encore la

parole pour dire ce que ça produit en vous et entre vous, et la force que

vous en tirez pour poser vos propres questions.

 

Distinguons bien « Discours et Parole ». Les discours véhiculent des

réponses, bonnes ou mauvaises, et tentent, à tord ou à raison, de faire des

émules. La parole, singulière, au contraire, se prend, s’arrache parfois,

quitte à déranger, à poser question. Par exemple, après les projections

des films, Charlie * et Eva* ont pris la parole. Ils interrogeaient tous deux

la responsabilité des adultes, ou des « vieux » - dont je commence à faire

partie dans l’historie la plus actuelle : ils nous rappelaient à notre propre

vigilance, à nos responsabilités d’anciens. Ils ont bien raison. Nous savons

qu’une expérience comme la vôtre, on s’en souvient toute sa vie. Les

résonances singulières en sont imprévisibles ; ça peut constituer un

tournant dans votre existence; et vous pouvez mettre des années à

l’élaborer. Enfin, bien des après-coups peuvent surgir, à des moments clé,

y compris dans la transmission aux générations futures, à vos propres

enfants.  

Transmission et souci de l’autre

Mais dans cette transmission du « vivre ensemble « vous ne partez pas de

rien, dans les maisons de l’OPEJ : les anciens ont pu vous le dire, puisque

tout est parti de leur témoignage. Vous savez par exemple que la plupart

des enfants juifs qui ont survécu au régime de Vichy en France le doivent

à la solidarité qui s’est d’abord établie entre des réseaux juifs de sauvetage

et des familles non juives qui ont gardé ces enfants en cachant leur

véritable identité. Les maisons d’enfants juives ont ensuite constitué des

lieux de reconstruction pour ces enfants-là. . Les familles juives qui se sont

séparées de leur enfants sans savoir s’ils les retrouveraient, et les familles

non juives qui les ont accueillis ont obéi à un impératif commun : protéger

à tout prix les enfants et ne pas les livrer à la destruction.

 

Cette mémoire de vie et de solidarité intercommunautaire au temps même

de la catastrophe est essentielle, face aux violences contemporaines. Elle

nous aide à devenir ou bien à rester des personnes capables d’entrer en

résistance, de nous révolter contre des discours dominants et de ne pas

céder aux lâchetés personnelles. Tout nous prouve aujourd’hui que ce

principe de la protection des enfants n’est et n’a jamais été universellement

partagé, et que le sacrifice des enfants remonte à la nuit des temps.

 

L’attachement au fruit de nos entrailles n’est pas si inconditionnel que

nous pouvons le croire, et encore moins la compassion envers les enfants

des autres, d’une autre communauté ou étrangers. Cette compassion, cette

« matricialité », dit André Chouraqui pour traduire l’hébreu « rahamim »

qui évoque « rehem », la matrice, repose sur notre capacité à entendre

l’appel de l’autre, à nous laisser émouvoir par sa fragilité, à ressentir et

imaginer sa douleur actuelle ou potentielle, et à trouver en nous la force

d’y répondre : d’être responsables. Pour cela, il faut être à la fois fort et

vulnérable. C’est probablement quelque chose qui tient de ce qu’on appelle

« la circoncision des coeurs ». Lévinas en fait la source du lien social et de

l’éthique. C’est la matrice de l’humanité de demain. Cette capacité est

universelle, mais elle peut être entravée par l’environnement, ou

développée au contraire par l’éducation, la culture, et surtout une Culture*

ouverte à l’universel, qui cherche et transmet les principes fondamentaux

propres à organiser le vivre ensemble de l’humanité. Cette éducation

repose essentiellement sur l’identification au geste de ceux qui nous ont

précédés dans cette voix. Cette transmission là aide à entraver la bête,

le fou ou le petit collaborateur qui sommeillent aussi, à notre insu,

en chacun de nous.  

Résonances personnelles et identifications

 

Résonances intimes

Finalement, ce qui sera déterminant pour la construction personnelle des

uns et des autres, jeunes ou « vieux », ce sont les résonances singulières

que cette expérience aura pour chacun d’entre vous. Quand on pose le

pied à Auschwitz-Borkenaü, juif ou pas, on sait qu’on s’en va, comme dit

Mélissa*, sur les pas de ceux qui n’en sont pas revenus. Alors on craint d’ y

rester, ou,- et c’est pareil- d’en revenir plus ou moins fou.

 

Et là bas, comme vous l’avez dit par moments, on vacille, il faut s’accrocher,

aux murs, au bras d’un autre, on voudrait s’évader, sortir, pour se rassurer

sur son statut de vivant. Et, au retour, on n’en revient pas d’en être revenu !

Mais quand on en revient, il y a des choses de là-bas, du Réel, qui vous

colle aux neurones. On peut en ressortir comme altéré. Et très souvent il y

a des plaies qui se sont ouvertes ou plutôt rouvertes, des plaies qui vous

appartiennent intimement ou qui appartiennent à vos proches, des plaies

que parfois vous espériez border et qui menacent de déborder, ou qui

débordent carrément. Et des fois, vous n’y comprenez rien et ça vous fait

presque honte, de souffrir tant d’un je ne sais quoi, de cette altération,

cette étrangeté, dont vous ne savez même pas dire quel rapport ça peut

avoir avec ces millions de morts et leurs insoutenables souffrances. Et, des

fois aussi, c’est comme si vous ne sentiez rien, comme si vous étiez

anesthésié, comme si vous n’étiez pas là, comme si le cœur vous manquait

et vous n’osez rien dire.

 

La prise conscience, « le rétablissement du lien avec l’autre et avec

soi-même », pour parler si justement comme le psychiatre remarquable

du Rwanda qu’on entend dans le film d’Anne Layné, réveille un jour ou

l’autre, pour un temps, rien que de la douleur. Mais il peut s’en dégager

aussi une farouche volonté de vivre dans un engagement et un espoir qui

orientent le sens de la vie. Je ne peux donc pas vous prédire ce que l’avenir

vous réserve après ça : ce que je sais, c’est que ça ne va pas s’arrêter là,

vous n’avez pas fini d’en parler ensemble, autour de vous et de vous en

parler à vous-même dans votre intimité.

 

Je voudrais vous prévenir de ceci : aussi choquant que ce soit, je pense

que la plus grande souffrance que nous puissions non seulement imaginer

mais encore ressentir au monde, c’est celle que nous avons vécu dans notre

propre histoire ou celles que nous avons ressentie chez les personnes qui

nous sont émotionnellement les plus proches, en particulier nos parents,

dans notre enfance ou petite enfance Cette souffrance, nous n’en

connaissons ou reconnaissons pas toujours l’origine ni la nature exacte,

parce que nous nous en protégeons inconsciemment. C’est alors comme si

nous en avions perdu la clé. Trouver cette clé, trouver ces mots, demande

du temps et des personnes capables d’entendre…la parole singulière,

nouvelle, qui peut prendre de multiples détours. Ces détours sont l’objet

de mon propos.  

Identifications primaires

 

Il y a d’abord des impasses, que vous aurez su éviter. La Shoah peut

entretenir des délires, et les cas d’identifications à Hitler se présentent

chez ceux qui, confrontés à quelque horreur dans leur vie, ne trouvent

d’issue que dans l’identification au plus fort, à l’agresseur. Il y a aussi ces

gens qui se sont inventé sans le vouloir un passé de juif déporté ou

persécuté, dans une totale confusion [17]. Certains se sont entièrement

projetés de l’autre côté du miroir.

 

Bien sûr, si vos parents, ou vos aïeux ont vécu cela, le risque d’une

identification massive est plus grand, parce que la consanguinité, mêlée à

la proximité affective la favorise. Et il peut vous falloir un moment pour

réaliser que vous n’êtes pas eux. Le simple fait d’avoir senti peser sur vous

la menace génocidaire peut produire aussi le même effet. Dans ces cas-là,

vous vous expliquez fort bien à vous-mêmes et aux autres votre confusion

passagère. Mais celui qui se sent comme happé par l’identification et

poursuivi par ce Réel sans comprendre pourquoi, qui reste conscient de sa

différence, - tout simplement, par exemple, parce qu’il ne fait partie

d’aucune communauté menacée de génocide -, celui-là se sent égaré. Il se

sent d’avance incompris dans sa douleur, et condamné au silence. Mais

qu’est-ce que ça peut bien être, cette chose semblable qui produit

l’identification et qui pourtant n’est pas pareille ? En réalité nous savons

que le moindre trait commun avec un autre peut provoquer une

identification immédiate, irréfléchie, confuse. On l’appelle pour cela

« identification primaire ». Il suffit donc que vous ayez consciemment ou

inconsciemment partagé une simple parcelle de la détresse vécue par les

jeunes et les adultes lors de la Shoah ou lors du génocide rwandais pour

vous sentir pris, pour une part, dans une commune douleur. Cela suffit à

réveiller en vous un moment de votre existence particulièrement

insupportable, en particulier des traumas vécus ou transmis, dont vous

n’osez pas parler, ou dont vous ne pouvezpas parler parce que personne

ne vous a aidé à mettre des mots dessus.

Durant votre visite à Auschwitz et à Birkenau, par exemple, c’est parfois

dans ces moments que vous vous êtes sentis vaciller ou que vous avez

éprouvé le besoin de vous isoler, comme si vous étiez vous-même menacé

s d’anéantissement. Ces angoisses d’anéantissement nous pouvons tous les

rencontrer dans un tel lieu. Elles existent de manière latente chez tout être

humain, et se réveillent quasi inexorablement en ces lieux, qui que l’on soit

. A voir à l’écran les cadavres des Tutsis torturés, un souffle d’horreur

traversait l’autre jour la salle de projection. Mais voilà, il y a aussi ces

moments qui vous appartiennent intimement, où c’est tel ou tel élément de

l’horreur qui vous a interpellé à votre insu du côté de votre souffrance

personnelle, familiale ou communautaire. Si je me reporte aux paroles

prononcées par les uns et les autres dans le documentaire réalisé par

Elie Roubah durant ce voyage en Pologne:

- l’un dira que se sont les valises (en lien avec ces valises qu’on a emporté

à la hâte lors d’un autre exil ?),

- l’autre que ces sont les vêtement ou les jouets des enfants (en lien avec la

poupée laissée dans une séparation traumatique ?),

ou l’absence de tombe (en line avec un rituel de deuil impossible

peut-être ?),

- ou l’absence de pudeur imposée (cela arrive parfois en famille, ou bien

c’est un seul enfant qui est désigné comme l’enfant de la honte),

- ou les conditions pour dormir (l’actualité nous rattrape avec les sans

abris),

- un visage sur une photo qui ressemble tant à un proche, un nom

de famille sur une liste de déporté qui est justement celui d’un proche

(comme dit Nadège *),

- des châles de prière, un cachot, etc...

 

Tout ce qui vient heurter vos propres traumas ou ceux de leurs proches.

Et parfois, c’est tout à la fois : nous avons bien vu tout ce qui pouvait

rapprocher le génocide rwandais de la Shoah. Je veux vous dire que

ces identifications, ces confusions d’un moment, peuvent devenir des

détours et des passerelles pour une parole. 

Risques et confusions

Les risques : dépressions, confusions, silenciations

La confrontation aux représentations et traces des génocides, comporte

essentiellement trois sortes de risques, qu’il faut surmonter : la dépression,

la confusion, la réduction au silence. Pour des personnes trop vulnérables,

ces risques sont insupportables, et l’expérience est à déconseiller à ceux

qui y risqueraient l’explosion psychique.

 

Quant au risque de mouvement dépressif, tout le monde peut en

comprendre les multiples raisons, généralement associées à nos pertes et à

celles de nos proches. Parfois surgissent des dépressions franches,

mais aussi salutaires, au bout du compte, Par exemple, au-delà de la

compassion pour les souffrances endurées par les générations précédentes,

c’est l’amorce d’un travail de deuil jusque là impossible : deuil d’un parent

laissé sans sépulture, ou dont la sépulture est restée inaccessible ; ou bien

c’est la possibilité – enfin- de mettre des mots sur des non-dits familiaux

concernant des disparus, ou bien des deuils cachés chez des proches.

Ces dépressions franches, convenablement accompagnées, ont aussi

sauvé des personnes identifiées par leur entourage à un cher disparu dont

la famille n’avait pas fait le deuil, en leur permettant de sortir de cette

identification mortifère.

 

C’est ici, que le geste initié par Gad Elbaz, d’un rappel au souvenir des

parents déportés des enfants des maisons de l‘OPEJ, prend son sens le plus

profond. En effet vous avez mené des recherches, retrouvé le parcours de

ces adultes disparus durant la Shoah, qui étaient des parents de ces anciens

des années 40 que vous avez rencontrées. Vous avez honoré leur mémoire

par un rituel. Je suis convaincue que ce souci-des-parents aura fait son

chemin dans le cœur des jeunes, au fond affligés des épreuves traversées

par leurs propres parents quelle qu’en soit la nature. De plus les rituels de

deuils font défaut dans certains milieux sociaux, et il faut au contraire

autoriser les jeunes à ces rituels. Tout deuil doit trouver un

accompagnement humain et social qui favorise l’écoute de l’endeuiller,

mais aussi un souvenir vivant de la personne disparue. C’est un besoin

universel. 

 

Ainsi la parole du psychiatre qui a accompagné les Tutsis survivants nous

a rappelé ce besoin universel, dans les mots de sa propre culture. Et il s’est

en effet trouvé que des jeunes d’origine africaine qui ont participés à ce

voyage en Pologne, s’autorisent à vous demander votre soutien pour

engager un travail de deuil entravé jusque là par l’exil.

 

Parmi les autres risques d’une telle entreprise, la confusion ou à la

réduction au silence, ce sont les deux faces d’un même problème.

 

Certes, pour mesurer le poids social des mots, on soulignera toujours qu’un

génocide n’est pas un massacre, un massacre n’est pas un crime isolé, une

menace répétée n’est pas un crime. Mais subjectivement il n’y a pas de

petites et de grandes catastrophes pour ceux qui sont dans la tourmente.

Il n’y a pas de petit et de grand désespoir : la vie n’a plus de sens et on en

meurt, ou votre cœur se meurt.

 

Myriam David, rescapée des camps,rencontrant les enfants qui grandissaient

en pouponnière à la fin des années 40, a eu l’audace de s’écrier

publiquement : « c’est pareil ! ». Les bébés mourraient d’un univers dénué

de vraie relation humaine. Ce n’était pas une entreprise d’extermination,

mais c’était un univers déshumanisant, une des formes des

« situations extrêmes » décrites plus tard par Bruno Bettelheim,

lui aussi survivant des camps [18].

 

Les situations extrêmes sont toutes les situations où, alors que vous sentez

menacé d’une mort imminente, vous ne trouvez personne pour répondre à

votre appel désespéré. Vous cessez d’appeler. Ces situations peuvent être

collectives ou individuelles. Individuelles, elles ne sont pas plus

supportables ; et dans les catastrophes collectives, c’est la solitude qu’on

redoute le plus, car elle peut mener à la folie.

 

Que chacun d’entre vous, en qui cette expérience aura trouvé l’écho d’un

tel moment de désespoir, ait la force de s’en ouvrir à un autre qui puisse le

comprendre. Sans honte, parce que sans confusion : ce que vous avez vécu

essemble peut-être à ce qui est arrivé là-bas, et pourtant ce n’est pas la

même chose. C’’est un moins grand malheur pour l’humanité, mais c’est

votre plus grand malheur à vous, peut-être à vous et à votre famille ou à

votre communauté.

 

Je vous souhaite aussi, pour certains, de lever le poids de la culpabilité qui

vous étreint pour avoir obéi à un « sauve qui peut », qui vous a sauvé mais

a laissé vos proches dans la détresse. Je le souhaite aussi à ceux qui ont

grandi dans des familles ou des milieux sociaux qui comptent des

tortionnaires et qui grondent de la haine de l’autre, car ils peuvent

s’en dépendre.

Situations extrêmes individuelles et violences contemporaines

Il y a différents ordres, différentes sortes de souffrances et de catastrophes,

et il faut les identifier dans leur singularité plutôt que de les comparer.

Les jeunes accueillis dans les Maisons d’enfants et leurs familles sont plus

que d’autres touchés par les violences du siècle : il y a bien sûr les enfants

de l’exil politique et économique, il y a des souffrances intra

communautaire (dont l’extrémisme intégriste) et intercommunautaires

(dont le racisme) , il y a les errances éducatives de notre société qui vont

de la carence éducative à la répression abusive, il y a la casse des liens

sociaux et familiaux et leur cortège d’absence de repères pour les parents

comme pour les enfants, il y a une culture de la jouissance immédiate qui

pousse aux addictions sévères et précoces, il y a enfin cette société qui

laisse une majorité de jeunes sans espoir d’insertion dans la vie active,

quand le néo-libéralisme, à l’échelle de la planète, aggrave la misère

mondiale.

 

Dans ces contextes, beaucoup d’enfants auront été confrontés aux violences

et séparations intra familiales, et se seront sentis exposés au rejet,

à l’abandon, aux violences physiques et psychiques et sociales jusqu’aux

angoisses d’anéantissement.

 

Nous rencontrons des jeunes qui ont pu se vivre comme des êtres en trop, sans avenir, dans de grandes difficultés à s’inscrire dans des filiations et des appartenances, dans une grande difficulté à accéder aux rituels de passages nécessaires à la construction personnelle dans une vie sociale.

 

La question, comme le soulignait Georges Devereux [19], est aujourd’hui

de savoir si nos sociétés modernes offrent une assise suffisante à la

construction de l’identité sous la forme d’un sentiment de Soi, ou bien

laisse les individus dans la détresse de la confrontation aux angoisses

d’anéantissement.

 

Ainsi les situations extrêmes singulières sont souvent aujourd’hui le

produit complexe de drames sociaux dont les responsabilités sont

difficiles à cerner, tant les parents sont eux-mêmes en errance. Georges

Devereux, anthropologie et psychanalyste, pensait que nous nous

engagions dans la voie de pathologies collectives et percevait déjà le

développement du terrorisme avant 1940 : mis à mal par un système

anonyme dont on cherche en vain les responsables, la contre violence

des plus désespérés serait, elle aussi, dirigée à l’aveugle vers n’importe qui.

Quel destin pour la haine quand on ne peut identifier le responsable de ses

malheurs : choix de bouc–émissaire, violence aveugle, ou retournement

de la violence contre soi dans des actes suicidaires ? Ou encore, tout à la

fois : violence terroriste et suicidaire contre le bouc émissaire ?   

La Shoah comme paradigme

 

Dès lors, nous nous trouvons devant un grand paradoxe. : La mémoire de

la Shoah ouvre à la parole et en même temps engendre des risques de

confusion et de silenciation. Cela est du à sa fonction de paradigme

universel des situations extrêmes. Car ce qu’il y a de singulier dans la Shoah,

c’est tout ce que ce processus génocidaire condense, depuis la violence

raciale, jusqu’à la déportation de masse, l’extermination industrielle et sa

négation ; un cumul incroyable de types de crimes de masse qui violent

les droits humains fondamentaux. . Il condense en fait les représentations

de tous ces crimes de masse et de crimes contre l’humanité. Aussi la Shoah

fonctionne comme le modèle de tout ce qui est vécu comme destruction de

l’humanité en nous, et de toute violence physique ou psychique qui nous

conduit à une angoisse d’anéantissement. On s’y réfère dès qu’une

communauté est atteinte par un ou plusieurs de ces crimes cumulés, et

même une catastrophe singulière ramène à la mémoire les images de cet

enfer. Cette fonction de paradigme prête à confusion et fait craindre la

banalisation du mal autant la silenciation, dès que l’on s’en sert comme

étalon des souffrances humaines. Faut-il désormais souffrir d’un mal aussi

terrible pour être reconnu victime de situations extrême ? A l’inverse, tout

massacre, tout chapitre violent de l’histoire sociale doit-il être nommé

génocide pour émouvoir ?

 

Un mal valise

 

Du fait de sa fonction de paradigme, le mot « Shoah » peut devenir une

sorte de « mal valise », un fourre-tout qui sert à désigner toute

confrontation à des menaces ou des angoisses d’anéantissement.

Il faut travailler à sortir chaque fois de la confusion. Primo pour que

cette confusion ne s’enkyste pas en délire. Secundo, pour ne pas prêter le

flan au révisionnisme. Tertio, pour entendre, à travers cette confusion,

un vrai cri de détresse, une approximation première, par identification,

de maux singuliers et collectifs qui cherchent à se nommer et à être

entendus. Et il faut donc ouvrir nos oreilles et nos cœurs à l’analyse de ces

autres catastrophes.   

Vivre ensemble : un projet de santé publique

 

L’accompagnement éducatif, social et psychologique

 

Il me semble qu’on peut repérer quatre éléments cardinaux nécessaires à

l’accompagnement éducatif, social et psychologique, permettant de limiter

les risques d’une expérience semblable à la vôtre, et d’offrir en la

circonstance une place pour la parole de chacun :

1)    La présence d’un contenant culturel pour chacun, constitutif d’un

« entre soi « : que la ou les communautés d’appartenance de chacun soient

donc représentées, convoquées, acceptées comme une adresses possible

de la parole Vous intégrez cette réflexion et cette action à votre gestion

du quotidien.

 

2)    La présence de prédécesseurs auxquels ont peut s’identifier, et qui

sont les accompagnateurs et des passeurs de mémoire de vie et de

résistance à l’inhumain. L’implication des accompagnateurs a un rôle

majeur. Leur présence authentique à eux-mêmes et aux autres, est le garant

que la traversée peut avoir lieu et qu’une restauration est possible. Elle est

garante du fait que des émotions sont partageables. C’est ce que vous avez

travaillé en tant que professionnels en faisant appel aux anciens et en

travaillant sur vos propres émotions.

 

3)    La présence d’éléments tiers, représentant notamment l’altérité

culturelle. Il y en effet des choses qu’on peut plus facilement dire entre soi,

et d’autres qui ne s’entendent et ne se disent qu’à l’ »étranger », à celui qui

n’est ni de la famille ni de la communauté, tout simplement parce que dans

toute famille et dans toute communauté il y a des tabous. Pour cela, vous

vous êtes assurés de partenariats vous offrant des supports symboliques et

des ouvertures culturelles diverses. De plus vous reste attentifs aux

demandent de soutien psychologiques à l’interne comme à l’externe.

 

4)    Une finalité toujours réaffirmée autour de valeurs universelles ouvrant

à la solidarité, valeurs qu’il faut chercher à reconnaître dans toutes les

cultures en présence, par delà les différences. Ce fut une thématique

clairement affirmée de votre projet et de vos réflexions, mise en œuvre au

quotidien.

 

Je crois que vous vous êtes appliqués chaque jour davantage à remplir

ensemble ces quatre conditions. Quand « les barrières sont tombées »

entre professionnels et jeunes, comme on entend Gad Elbaz le dire dans le

documentaire d’Elie Roubah, vous avez co-construit des paroles et des

gestes symboliques. C’est comme la construction d’un symbole au sens

premier du terme (sum-bolon) : chacun possède la moitié d’une pièce ;

le sens jaillit et la transmission s’opère quand on les réunit.

L’accompagnement d’un projet de santé publique

 

Le question-programme de votre projet « Comment vivre ensemble ? »

sonne, dans l’actualité à la fois brûlante et bouillonnante de la mondialisation,

comme une question profondément sociale et politique.

 

Comme le prédisait Emile Durkheim, le père de la sociologie moderne, tout

au début du 20 eme siècle, cette question est au cœur du débat politique

de toutes les nations et la réponse ne peut être qu’éducative. «On s'achemine,

disait-il, peu à peu vers un État où les membres d'un même groupe social

n'auront plus rien de commun entre eux que leur qualité d'homme.[..].»[20]

 

Il pensait donc qu’une éducation aux droits de l’homme serait la sauvegarde

d’une société capable d’intégrer ses membres au lieu de n’être qu’un

agrégat d’individus sans repère communs. Alors que les messianismes nous

annoncent la paix universelle après les ultimes catastrophes planétaires, il

est des hommes et des femmes, croyants ou laïques, qui se retroussent les

manches et agissent dans ce sens de cette paix tout de suite.

 

Je pense comme Georges Devereux, anthropologue et psychanalyste, que

la transmission de ces expériences de solidarité socialisante dans les

moments les plus bouleversés de l’Histoire sont essentielles à la

construction et à la santé des jeunes générations, qui seront sans cela

condamnées à des pathologies collectives ..

 

Autrement dit « apprendre à vivre ensemble » doit devenir un projet et un

geste éducatif de santé publique. Les équipes sanitaires et sociales du

Rwanda, nous donnent, à travers le documentaire réalisé par Anne Lainé,

de grandes leçons, notamment quant à la manière de travailler à humaniser

l’inhumain, pour tenter d’enrayer le cercle vicieux de la haine et de

représailles infinies.

 

Votre grâce, à vous, professionnels et jeunes de l’OPEJ, juifs ou pas, est

d’être, par l’institution qui vous accueille, les héritiers d’un tel projet de

sauvegarde et de santé publique. Il vous appartient, entre geste et parole,

de vous en saisir personnellement et intimement chacun en votre nom, et

il appartient à l’institution d’en renouveler les conditions et de les adapter

en permanence à un monde en perpétuel mouvement. C’est un long voyage

et je serais heureuse si j’ai pu, par quelque moyen, le soutenir.

Notes

1 - Psychanalyste et formatrice en travail social.

www.corinne-daubigny.com

 

2 - Extrait de Communiqué de presse, Vincent Gapaillard, Sylvie

Hatchwell, Elie Roubah, les enfants de l'OPEJ

 

3 - Extrait de l’intervention de Joëlle Scialom

 

4 - 12 Avril 2005, lors de la « Semaine de commémoration et de réflexion

sur la Shoah » à l’ENS de la rue d’Ulm

 

5 - Musée de la Maison d’Izieu, Mémorial des enfants juifs exterminés,70,

route de Lambaraz

01300

 

6 - Izieu. Créé en 1994, il a pour thème l’histoire des enfants juifs d’Izieu

et les crimes contre l’humanité.

 

7 - Qui a notamment travaillé la question du rôle des discours de

propagande dans le génocide rwandais.

 

8 - « Rwanada, un cri d’un silence inouï », de Anne LAINE et Georges

KAPLER, France, 2003, 52 min, beta SP, documentaire, coul. En se situant

délibérément sur le terrain de la subjectivité des victimes, en respectant la

pudeur de leur expression, la profonde humanité de leur témoignage,

ce film fait entendre un cri qui n'eut comme écho à l'époque que le silence

inouï de la communauté internationale.

 

9 - Musée ouvert en janvier 2005, 17 rue Geoffroy l'Asnier, 75004 Paris

 

10 - Extrait d’intervention de Joëlle Scialom à la table ronde du 4 février

2009.

 

11 - Théâtre 95, à Cergy-Pontoise. Les autres intervenants furent :

Gad Elbaz, Joëlle Scialom , Hugo Choukroun, Educateur spécialisé en

formation OPEJ, Karine Meyer, Educatrice OPEJ et les jeunes ayant

participé au projet. Le débat était modéré par Marie Claude Egry,

psychanalyste et formatrice.

 

12 - Du 19 janvier au 23 février 2009

 

13 - Tous les prénom, marqués * désignent des jeunes des Maisons

d’enfants qui ont témoigné publiquement.

 

14 - Le 22 janvier. Le fonds Annie et Charles Corrin récompense chaque

année des projets pédagogiques participants à la lutte contre l’oubli et la

banalisation de l’histoire de la Shoah

 

15 - Cf. Janus Korczak, Le Droit de l'enfant au respect, R. Laffont, Paris, 1979.

 

16 - Le 29 janvier 2009, cinéma Utopia, à Saint-Ouen l’Aumône

 

17 - Aux limites de la mythomanie et de l’escroquerie, Misha Defonseca,

par exemple, finit par avouer en 2008 que son best-seller autobiographique,

«Survivre avec les loups», traduit en dix-huit langues, porté à l'écran par

Véra Belmont, repose sur un mensonge. Elle y affirmait avoir échappé à la

Shoah en ayant été adoptée par un loup dans la forêt. Elle souffrait en réalité

d’avoir été appelée dans son enfance « la fille du traître », et tenta ainsi de

sortir son sentiment de honte en s’inventant une autre identité et une autre

histoire.

 

18 - Caractéristiques des situations extrêmes, définies par B. Bettelheim :

on ne peut se soustraire à la situation, sa durée est indéterminée, rien de ce

qui la concerne ne peut être prédit et la vie même est toujours en danger.

On y est impuissant et on a le sentiment de ne pouvoir faire appel à personne.

 

19 - Cf., Georges Devereux, une voix dans le monde contemporain, Le

Coq-Héron, n° 190, Eres.

 

20 - E. Durkheim, L'individualisme et les intellectuels, dans La science

sociale et l'action, PUF, p. 271-72.  

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